Telerama n° 2739 - 12 juillet 2002 - Instrumental et expérimental,
le dub électrise les scènes françaises

Le reggae sans les mots.

Il a ses labels, sa place chez les disquaires. Le dub, technique de mixage née en Jamaïque, est devenu un genre musical. En France, il séduit des groupes venus du rock. Qui sortent le dub du studio pour le jouer "live".

Le 4 avril 2002, l'Elysée-Montmartre accueille la "Dub Connection Night", premier grand concert rassemblant à Paris des groupes de dub français. Dans la salle : une foule d'aficionados de 15 à 40 ans - les mêmes qu'on croise dans les free parties ou aux concerts de rock (curieusement, les "Blacks", qui composent une bonne part du public reggae, ne semblent pas accrocher au dub). Sur scène, Zenzile (quintet angevin) et High Tone (quintet lyonnais) font grosse impression : la soirée fera date dans la jeune histoire du dub français, en pleine éclosion.

Improvisator Dub
Le mois suivant, les mêmes High Tone, précédés de Kaly, autre formation du cru, mettent le feu au Pezner, petit club de Villeurbanne ; tandis qu'à l'autre bout du pays les Improvisators Dub fêtent leurs retrouvailles avec le public de Barbey, grande salle rock de Bordeaux, en compagnie des Lillois 10 Dubians. Si l'on ajoute Lab°, Elephant System, General Dub ou Dub Wiser à Paris, Ezekiel à Tours, Brain Damage à Saint-Etienne et quelques autres, on ne peut que se réjouir de voir ainsi se développer cette musique dérivée du reggae. Solidaires comme l'étaient les groupes de la mouvance rock alternatif dans les années 80, les acteurs du mouvement dub ont créé leurs propres structures : labels (Wuga Wuga, Dub Dragon, Jarring Effects), quasiment tous distribués par la vaillante écurie PIAS, managers, agences de promotion, producteurs de concerts, côté logistique, rien ne manque. Preuve supplémentaire de cette enthousiasmante floraison : certaines Fnac consacrent aujourd'hui un rayon au "dub made in France".

Dub, de l'anglais copier ou doubler (un film) : la légende veut que le terme ait été inventé à la fin des années 60 suite à une erreur de mixage du producteur jamaïquain King Tubby. Il aurait oublié la piste des voix sur la bande magnétique, se retrouvant ainsi avec un reggae instrumental qu'il a ensuite mixé, rythmique basse-batterie en avant, en y ajoutant moult effets sonores (réverbération, échos...). Il n'en fallut pas plus pour que la version instrumentale remixée fasse école, jusqu'à devenir une tradition chez les Jamaïquains. Gravée sur la face B des 45-tours, elle servait d'accompagnement aux improvisations des chanteurs dans les sound systems, les discothèques ambulantes de l'île. Depuis, cette technique de mixage est devenue un genre musical à part entière grâce à des producteurs comme Lee Perry, Mad Professor ou l'Anglais Adrian Sherwood.

  "Nous avons inversé la tendance en adaptant le dub à la scène : ça lui rend un côté humain"
Mais le dub, qui s'appuie sur la transformation du reggae en l'amputant d'un certain nombre de ses ingrédients, à commencer par la voix, reste avant tout une musique d'ingénieurs du son, confectionnée en studio, souvent à l'aide de machines. Anglais et Allemands ont prouvé leur savoir-faire en la matière. Les Français, eux, prennent ce principe à contre-pied en jouant le dub "live". Ils recréent en direct, avec leurs instruments, une musique habituellement élaborée derrière une console de mixage. "Nous avons inversé la tendance en adaptant le dub à la scène : ça lui rend un côté humain", explique High Tone. La scène : voilà l'une des raisons de l'éclosion de cette nouvelle vague française. Tous ces groupes ou presque viennent du rock indépendant. Le dub, ils l'ont pour la plupart découvert en écoutant Clash, Ruts ou Bad Brains, formations punk qui avaient coutume de s'y frotter. Seulement, sur les planches, l'utilisation des machines ne facilite pas les choses. "Chacun de nous est son propre ingénieur de scène, produit ses sons et ses effets, poursuit un membre de Zenzile. Le dub offre une liberté dont beaucoup de musiques ne disposent pas. Si la ligne de basse constitue souvent le point de départ des morceaux, après, il n'y a plus de barrière : personne au sein du groupe ne sera choqué si l'un des musiciens joue autre chose que sa partie prédéfinie."
Même son de cloche du côté des Improvisators Dub : "Le dub a un côté expérimental. A partir d'une rythmique basse-batterie [qui est au dub ce que le riff de guitare est au rock, NDLR], toutes les impros sont possibles. Quand nous avons débuté, le manque de structure nous perturbait ; mais avec le temps, on s'y est fait."

Jamika sur scène
C'est au lendemain d'un concert des Improvisators Dub que le groupe Lab° s'est formé : "Nous n'accrochions pas au reggae, explique François-Pierre, guitariste plus influencé par le rock industriel que par Bob Marley. Mais les Impro nous ont bluffés par leur utilisation de la basse et des effets. Contrairement à d'autres, nous pensons que dans le dub la pulsation reggae n'est pas essentielle du moment que les rythmiques sont entêtantes." Moins essentielle encore est la voix : la majorité des groupes de dub français en font l'économie. Parfois parce qu'il n'ont pas déniché la perle rare, souvent par choix. "Rien n'est plus pénible qu'un chanteur qui fait passer la musique au second plan, s'exclament en choeur les membres de Zenzile, échaudés par des expériences apparemment traumatisantes. La musique n'a pas besoin de mots pour exprimer des sentiments. Et puis nous appartenons à une génération qui a tellement été bombardée de messages et de slogans qu'on en arrive à se demander si, aujourd'hui, l'absence de paroles n'est pas ce qu'il y a de plus subversif..."

L'option instrumentale, même si elle découle du dub originel, n'est pas toujours comprise par le public. A ses débuts, Zenzile a dû essuyer nombre de "c'est bien votre musique mais il manque du chant !". Et lors d'un concert au Mali, certains spectateurs, voyant qu'il n'y avait pas de chanteur, sont montés sur scène pour improviser. "Pour nous aussi, ce fut difficile, reconnaissent les Lyonnais de High Tone. Afin de pallier ce manque, nous avons fait appel à deux vidéastes qui projettent des images sur scène pendant nos concerts." Lab° accompagne aussi ses prestations d'images. Mais Marie, la vidéaste du groupe, refuse de considérer son travail - qu'elle rapproche de l'art contemporain - comme un substitut à l'absence de chanteur : "La musique se suffit à elle-même. Les diapos et vidéos que je mixe en direct pendant le concert ne sont pas là pour répondre à une attente du public mais pour déranger. Elles n'illustrent pas la musique, n'accompagnent pas le rythme, elles le questionnent, font caisse de résonance avec ce qui se passe sur scène."

 

Et si, finalement, l'avenir du dub français passait par la réintroduction de la voix ?
Aux images, le groupe Kaly préfère le sampler : Stéphane, son leader, s'en donne à coeur joie pour injecter dans la musique des extraits de vieux films de série B ou d'incantations hindoues. Et comme à toute règle il faut une exception, ce sont les 10 Dubians qui s'y collent. Eux ont une chanteuse, Naïma. "Pourquoi se priverait-on de la voix qui est un instrument comme les autres ? lance-t-elle. Evidemment, ça nous oblige à avoir des morceaux plus structurés que les autres. Mais, comme eux, nous pouvons jouer sur les effets et couper la voix pour replonger dans le dub." Et si, finalement, l'avenir du dub français passait par la réintroduction de la voix ? Marsu, du label Crash Disques (Zenzile) en est convaincu : "Ces groupes risquent de s'épuiser s'ils se cantonnent à l'instrumental. Et d'un point de vue "commercial", ils auront du mal à exister." Ainsi, Zenzile a déjà invité la poétesse américaine Jamika et Jean Gomis, chanteur de Meï Teï Shô, à poser leur voix sur leur musique. Kaly travaille sur un maxi avec le "toaster" jamaïcain Rod Taylor. Et le prochain album des Improvisators Dub a été enregistré, dans la pure tradition jamaïcaine, avec les chanteurs anglais Jonah Dan et Danny Vibes, où chaque titre sera suivi de sa version dub. Un vrai retour aux sources. Et sans doute un pas vers l'avenir.

Frédéric Péguillan